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Minuit. 1ère nuit à Madras-Chennai
Impossible de m'endormir : quand ce ne sont pas des images d'insectes, trompeusement grossies et déformées, qui carillonnent entre mes neurones perturbées, ce sont ces regards entrevus aujourd'hui, qui reviennent de manière lancinante. Ces hommes et ces femmes au regard fatigué, qui oeuvrent un peu, au balayage, à la sécurité, aux consignes de sacs, derrière un comptoir. Des jeunes hommes, souriants aussi, penchés sur nos demandes de cartes SIM, échangeant entre eux, discutant, pianotant sur leur clavier téléphonique tandis que nous apprenons l'art de la patience.

Et ce jeune couple, dans la nuit, marchant, corps maigres, serrés l'un contre l'autre, soutien et protection, avec une charrette à deux roues dans laquelle un immense sac plastique, plein aux deux tiers de bouteilles en plastique vides et sales, laisse juste la place à un bébé de quelques mois, qui dort, couché sur le dos. Espoir ? Quelle sorte d'espoir ? Vie ? Quelle sorte de vie ? Que faire pour les aider ? Goutte dans un océan de désespoir… utile ? Honte et culpabilité. Leur donner un peu d'argent ? Pas osé car tellement dérisoire. Il leur faudrait tellement plus.
Cruauté infecte de l'homme qui se développe toujours aux dépends de son semblable, au dépend de l'autre et de la nature.
Pourquoi ? Insensibilité des êtres nantis que nous sommes, à préférer donner un peu seulement de peur de… perdre beaucoup ? De ne pas pouvoir faire plus ?
Est-il humain de choisir de ne donner que pas ou peu puisqu'on ne peut pas aider vraiment, rétablir un équilibre perdu depuis si longtemps et dont le plateau penche tellement outrageusement en notre faveur. Tristesse insondable, indicible, dans cette nuit chaude où mes paupières ne veulent pas oublier ces cris qui n'ont pas été proférés.
Dégoût soudain pour cet argent qui peut tant. Ruiner, affamer pour des jouissances puériles ailleurs, chez nous.
Oui, la misère revêt des costumes différents mais elle peut être si grande qu'elle-même n'existe plus. Comme un vide capable d'anéantir la moindre inspiration, le plus petit souffle de vie.
Des tuk-tuk en veux-tu, en voilà, se pressaient régulièrement à nos côtés pour offrir leurs service. Nous avons marché …marcher, c'est aussi leur ôter une part de leur gagne-pain, gagne-chapati qui les promène jour et nuit dans ces grands pots d'échappement que sont les avenues. Gagne-pain, de quoi manger du pain, aujourd'hui. Misère noire ? Misère qui autorise à peine la survie, si aucun incident ne vient perturber un rituel journalier ou nocturne qui permet de subsister jusqu'au lendemain. Il suffit de si peu pour mettre en danger cette douloureuse parcimonie, maladie, inattention, accident, mauvaise intention d'un autre, moins résigné ou un peu gourmand.
Le Tigre blanc s'en est sorti. Mais des millions d'autres peinent dans cet espace intangible où rester en vie représente un exploit quotidien que les aisés ignorent, acceptent, cautionnent ou pire, en tirent – directement ou indirectement – profit.
Envie d'une cigarette, comme si inhaler de la fumée pouvait me permettre de respirer avec moins de lourdeur. M'obliger ainsi à expirer, desserrer enfin les mâchoires; soupirer inutilement.
Tandis que je me retrouve, yeux ouverts et regard fixe, à chercher un sommeil qui ne vient pas, combien d'autres sont au labeur pour pouvoir caler leur estomac, celui de leur enfant, calmer leurs peurs peut-être, reposer leur corps sûrement, pouvoir laisser leur esprit respirer sans crainte.
A quoi pensaient-elles, ces deux silhouettes amaigries, tranquilles, déambulant sur leur trajet poubelle de "Pet" qui doit à peine rapporter de quoi manger ? À maintenant ?
À Ici ?
À Hier ?
À Demain ?
Ou la précarité a-t-elle des vertus anesthésiantes sur la pensée ?
Kandigai, arrivée
Installation dans les chambres. Un petit démon vert, que j'ai décidé d'appeler Jaspic sort de ma valise, tout ébouriffé. Réflexe : j'essaie de l'attraper pour le remettre en boîte. Impossible. Indomptable, il n'en fait qu'à sa tête et trouve beaucoup agréable de ne plus être enfermé : Enfin ! De l'air ! J'en pouvais plus de ces gaz d'échappement !
Marshal, travailleur social, nous accompagnera toute la semaine et nous avons été accueillis par Père Francis car le maître des lieux, Father Roche, n'est pas là.
Le Père Francis est embêté et visiblement, il ne sait pas quoi faire de nous. Il nous fait servir un lunch – goinfres ! – le temps de finir le lunch, c'était l'heure de prendre le thé – soiffards -. Tais-toi, Jaspic ! Pour les femmes qui nous servent Antoine est Jésus car il lui ressemble et Lara est Marie, avec son grand sourire et sa soif de rencontre. Le ton est donné, nous sommes dans un internat catholique.
Les enfants sont très occupés et n'ont pas du tout besoin de notre aide. Ils viennent en nuées faire connaissance avec nous, souriants et toute interaction leur fait plaisir. Mais la cloche sonne et, à regret, ils lui obéissent, visiblement inquiet de ne pas être en retard. Ici, on ne rigole pas avec le règlement.
Dans le groupe, c'est la consternation. Chacun pensait pouvoir aider, mais cet endroit fonctionne à merveille et nous nous sentons plutôt comme un élément perturbateur. Qu'est-ce que tu croyais, hein ? Qu'on vous attendait pour pouvoir leur donner à manger ? Vous vous prenez pour qui, hein ? D'un geste rageur, j'envoie Jaspic virevolter plus loin. Lara nous a quitté pour aller aider Geeta et Santi à préparer le souper. Jaspic persifle, accroché aux pales du grand ventilateur-plafonnier : aider…. t'as que ce mot à la bouche ! J' y ai déjà fait un saut, moi, dans la cuisine et tout est prêt, si tu veux le savoir !
Elles pourront quand même échanger ! Quoi ? Echanger ? Et en quelle langue, s'il te plait ?
En humain, Jaspic. Tu ne peux pas comprendre. Vivre un moment ensemble, être présent l'un à l'autre, se découvrir.
1ère impression :
Djibril : Un accueil exceptionnel !
Manon : Le soin et la finesse donnée aux objets, à la nature, aux gens
Indrani : L'amitié se crée dans tous les coins et recoins
Alice : Partie de foot sous la pluie ! Une cinquantaine sur le terrain !
Antoine : Un raz-de-marée de mioches
Julien : Un accueil chaleureux, mais trop prévenant
Jaspic : Trop de chiens, trop de singes, trop de cloches, trop de sifflets, trop de règles et pas assez de moustiques, heureusement, j'ai trouvé un copain; Père Francis me plaît bien! Me rappelle quelqu'un….de ma famille !
Father Roche
Arrivée du Père en chef de l'internat; Père Roche. Lara le baptisera vite Super Roc. Assis dans la salle à manger, nous l'écoutons. Voix grave, diction claire, ton assuré. Il nous souhaite la bienvenue, espère que nous sommes bien installés. Je le remercie pour l'acc….
Il m'interrompt : OK. We are done with that. Le ton est donné, son temps est précieux et son emploi du temps chargé. Il arrive d'un voyage de quelques centaines de kilomètres. En quelques phrases, il nous dit que la pauvreté ne s'explique pas. Qu'il faut la ressentir pour pouvoir un peu la connaître. N'avoir rien à manger, maintenant, comme hier, comme demain. L'extrême pauvreté ne peut pas se mesurer : quand il n'y a rien, aucune mesure n'est possible. Il nous demande de regarder la réalité. Voir ce rien. Il veut que nous partions à une heure précise pour aller prendre le petit déjeuner dans le couvent où seront les garçons, pour éviter de perturber l'arrivée des écoliers.
Le dérangement, nous l'avons vécu dans l'après-midi alors que chacun de ces visages souriants voulait un mot de l'un de nous, une poignée de main, un prénom, un "vanakam" (bonjour en tamil).
Au coucher, la joie donnée par ces rencontres de l'après-midi est un peu surpassée par la déception apportée par les dernières phrases du Père. Nous serons peu avec les enfants. En fait, claironne Jaspic, vous êtes plutôt une charge qu'un appui !!C'est du joli, votre humanitaire ! Manon, en fermant la porte de la chambre a bien failli lui écraser le bout de ses doigts légèrement crochus, mais il a filé juste à temps. Il passera la nuit dehors, à jouer avec les singes qui, malins eux aussi, ne s'en laisseront pas conter.
Cela a été la première leçon reçue de Super Roc. Il nous faut apprendre, avant toute chose, l'humilité et la discrétion. Pour celles qui se faisaient une joie d'aider, la chute est un peu rude. Sommes-nous de si mauvais exemples pour ces jeunes ? Assurément. Avec notre attirail européen, nos futilités, notre égoïsme, notre aisance, notre indépendance, avec la chance que nous avons eue et que nous avons encore et que.. nous aurons encore.
Oui, quand nous partirons, ce sera pour retourner vers une vie de laquelle le RIEN est absent. Devons-nous apprendre d'eux la joie d'avoir ce qui est essentiel à la survie ?
Kandigai, 1er jour
Nous voulions aider ? Ces enfants nous ouvrent les yeux; leur joie est simple, saine. Plaisir de nous découvrir, plaisir de partager. Plaisir réciproque. Nous aussi avons envie de les connaître et ce qui reste de ces premiers moments, ce sont les rencontres. Ces instants de partage avec les enfants – par les mots, les gestes, les jeux, les images – seront suffisants pour créer des liens et cela deviendra tellement forts pour certaines des étudiantes que le départ sera difficile et tellement douloureux.
Nous nous rendons compte de l'importance que prennent les 3 repas et 2 thés quotidiens – les Anglais ont décidément laissé beaucoup de choses qui perdurent. Le thé des 11h et celui de 5h sont des moments qu'il nous sera difficile de contourner tant que nous sommes dans l'enceinte de l'internat.
Scolarisation et formation
A l'internat qui nous accueille, nous, les filles du groupe, nous recevons l'horaire des pensionnaires, orphelins, semi-orphelins et enfants à problèmes de comportement, et sommes sous le choc; voyez un peu :
5h45 réveil
6h30 messe
7h10 travaux (nettoyage, balayage, remplissage de l'eau, ramassage, etc.
7h45 lessive de ses habits
8h15 études
8h45 petit-déjeuner
9h en classe pour l'école
12h30 repas de midi
1h45 en classe pour l'école
4h15 sports et jeux extérieurs
5h30 pause
6h études
8h souper
8h45 chapelet
9h études
9h30 coucher des plus jeunes
10h30 coucher des plus grands
Un soir, alors que nous rentrons plus tard que d'habitude, la jeep passe devant l'entrée de l'internat. Emoi des filles : des enfants dorment dehors ! Bientôt minuit, nuit noire, petite lune et ces petits corps allongés explosent dans les regards d'Andrea, Charlyne, Lara et Alice. C'est le tollé ! Dehors ! Avec les scorpions ! Et les serpents ! C'est inhumain ! Elles veulent immédiatement les secourir, c'est trop injuste ! Le chauffeur nous dépose 100 m. plus loin, près des chambres attribuées aux filles, dit que "its not a good idea to do anything. They have been punished".
Les filles nous embrassent, Manon et moi, avec un "bonne nuit" du bout des lèvres. Leurs cœurs sont restés auprès des enfants punis. Jaspic se réveille et claironne doucement : Elles vont aller les chercher….Avec Manon, pas besoin de se concerter, nous suivons les filles dans leur antre pour un palabre sur l'éducation. Les réactions fusent encore spontanément. Elles sont révoltées : C'est inhumain ! Horrible ! Pas juste ! Barbare ! Dehors ! Tu te rends compte ! Pourquoi se permet-il de faire ça ? Comment ose-t-il ? A les écouter, c'est de la torture. Avec Anne et Indrani en appui, nous avons tenté de leur faire comprendre le poids de la punition, la nécessité de réagir si l'on dépasse des limites que l'on connaît, l'importance à assumer les conséquences de ce que l'on choisit de faire. Ici, la discipline est dure, mais la vie qu'ils auront aussi, sera dure et dans la vie aussi, il faut assumer toute conséquence liée à nos actes (ou à notre manque d'actes). Et puis, dormir dehors, c'est aussi le pain quotidien (le shapathi nocturne…. si au moins…) de tant d'indiens. Nous en avons vu à Chennai, sous les ponts, au bord des routes, sur les trottoirs. Le logement est un luxe et tout le monde n'y a pas accès.
Elles ont finalement renoncé à aller les chercher pour les héberger cette nuit. C'est du moins ce que Manon et moi espérons lorsque nous rejoignons notre QG. Sautillant devant moi, Jaspic me rit au nez : z'êtes pas passées loin de l'incident diplomatique ! Et …qui sait.. elles vont peut-être encore changer d'avis et laisser leurs émotions guider leurs pas.
Emotion, Réflexion : c'est le sujet du prochain stamm que nous aurons avec Super Roc. Il faut sentir, il faut ressentir, il faut éprouver. C'est le premier pas. Le suivant, puisque nous sommes humains et éduqués, c'est d'analyser et de réfléchir. La pauvreté ne s'explique pas, on ne peut que la ressentir. Une fois qu'on a éprouvé les émotions face à ces gens démunis de tout, on se doit de passer – d'une manière ou une autre – à l'action. Au pire, si l'on ne veut rien faire pour rétablir un tout petit peu d'humanité, nous devons comprendre qu'il s'agira, une fois dans la vie active, de refuser toute exploitation de cette misère – qu'elle soit directe ou indirecte. Ne pas profiter de ces gens qui sont prêt à n'importe quel salaire pour n'importe quel travail pour pouvoir assurer le minimum vital alimentaire à leur famille.
Pour Super Roc, aucune alternative. C'est ça ou son travail est inutile : Etudier, apprendre, c'est leur seule chance de s'en sortir, de pouvoir aider plus tard, les autres, à s'extirper d'un néant. Garder ces personnes dans l'ignorance est un des moyens utilisés par ceux qui les exploitent pour garder, eux, leurs propres privilèges. (ça, on connaît aussi, en Europe, même si les écarts sont moins affolants). Super Roc est clair : il y a les pauvres et il y a ceux qui sont dans l'extrême pauvreté, ceux qui ont, en tout et pour tout : RIEN. Leur donner une structure, les endurcir, leur apprendre. Son horaire est conçu dans cet esprit. Même le jeu est obligatoire. Il n'y a rien à redire, ces enfants sont bien dans leur peau. Ils ont l'air heureux et même sereins. Bien sûr, nous ne pénétrerons pas le fond de leur pensée, en si peu de temps et avec si peu de mots en commun, mais il y a des attitudes qui ne trompent pas.
Contacts
Si facile pour nous. Il suffit d'être là et la magie apparaît. Nous pourrions être, individuellement, des êtres lâches, égoïstes, ne méritant aucun respect, mais ils nous regardent avec leurs yeux d'enfants qui découvrent l'étrangeté qui leur sourit, leur parle, joue et rit avec eux. Nous avons l'impression d'être des stars, enfin, surtout les jeunes filles blanches et Lara qui recueille tous les suffrages, bénéficiant aussi de porter le même nom qu'un caïd du cricket indien. Lara par ci, Lara par là; Alice et son grand sourire, Andrea qui pourrait presque avoir des origines indiennes tant sa silhouette colle à celles des jeunes filles d'ici : svelte, fine, grande, au sourire pur et au regard profond. Anne avec sa douceur et son rire cristallin les attire autant que Charlyne, avec son air enjoué. Indrani est un peu moins adulée; elle leur ressemble et donc, leur paraît moins extraordinaire, moins envoûtante. Elle pourrait être leur grande sœur et ils lui préfèrent parfois l'inconnu. Mais elle est là pour serrer la main qu'ils tendent, répondre à leur sourire et leurs mimiques, s'essayer à échanger dans un langage mi-français, mi-tamil, mi-anglais qui se complète de gestuelles.
Au début, ils m'appellent Aka (grande sœur), mais après une demi-heure de chat perché, et l'échange de nos âges respectifs, je suis vite devenue GranMa. Sarcastique, Jaspic leur a fait écho lorsque nous étions entre adultes : "Ici, tu ne portes aucun signe de femme mariée, tu es donc une vieille fille, autant dire la peste !" Heureusement, les enfants sont encore avides de découvertes et donc, accueillants, même pour une GranMa célibataire.
Les femmes
Elle n'a qu'à travailler et se taire. Elle le fait bien : s'occupe des enfants, du foyer, du ménage, de la lessive, de la cuisine et de son mari. Si l'homme a de la chance, il a un job et travaille pour une centaine de roupies par jour. Sinon, il reste à la maison et passe le temps avec ses homologues voisins.
Cela a dû les étonner, ces jeunes filles indépendantes, ces jeunes hommes qui leur obéissent aussi; bref cette apparente égalité des sexes.
Nos boys sont étonnamment matures; réfléchissent, analysent, discutent. Ils se laissent moins dicter leur conduite en fonction de leurs émotions du moment.
S'il s'agit de négocier un prix de trajet en tuk-tuk, nous faisons appel à eux car la femme n'arrivera à rien. Même chose pour toute demande qui nécessite une réponse ou un acte. La femme n'a pas à demander, négocier, commander… elle ne devrait peut-être même pas parler.
A la campagne en tout cas, la plupart des mariages sont arrangés. Pas question de demander leur avis aux fiancés. Et pour la dot de la jeune épouse, les familles s'endettent lourdement.
Déjà que c'est difficile sans dettes, que dire des intérêts qui ne s'épongent jamais.
Le champ
Au matin, pluie et boue. J'enfile mes bottes. "C'est pas vrai !" ricane Jaspic, "Tu vas pas mettre ça ! T' as vu Alice ? Toujours pieds nus ou en tongs… et Antoine aussi… et les autres!!! Mais…Et oui, tout ce qui tombe du ciel est béni, merci l'eau qui permet ici 2 récoltes par année, mais après, dans la boue, c'est plus qu'une soupe à virus pour le bonheur de tous les microbes imaginables… T'as qu'à regarder ! Vous passez pas mal de temps à vous désinfecter ! Faudrait savoir ce que vous voulez ! Désinfection ou hygiène à l'indienne ?
Je garde mes bottes avec une pensée pour grand-papa qui a travaillé les champs toute sa vie.
Nous allons retourner la terre entre deux bâtiments. Notre jardinier nous montre comment utiliser le sarcloir; nous trace une ligne en exemple, nous met une ligne dans les dents ! Ce qu'il vient de faire en 5 minutes, nous mettrons, à 3, 20 minutes à en faire une pâle imitation, Terre vaguement retournée, souvent pas assez creusée, parfois trop. Antoine entonne une chanson, Lara se joint à lui aussitôt, suivie par Anne, Indrani et moi-même. Nous sarclons et désherbons, enlevant les cailloux, papiers et autres intrus. Après quelques minutes, je n'ai plus d'air, plus de voix et je garde mon oxygène pour mes bras.
Quand les visages se redressent, l'eau coule sur les fronts, les joues, descend en rigoles jusqu'au menton et goutte régulièrement. Il fait chaud. Pas loin de 30 degrés sans doute.
Des femmes nous ont observés en souriant, puis, elle viennent à leur tour nous faire une démonstration. Nous sommes de piètres laboureurs, mais le cœur y est.
L'averse soudaine et violente nous contraint à trouver abri, sous les ordres de Super Roc, qui est passé voir le chantier du nouveau bâtiment, "Cela rend malade de rester sous la pluie ! Superstition de plus ? Ou sagesse du campagnard ?
Julien aura 39.5 de fièvre dès le lendemain et elle ne le quittera pas avant plusieurs jours.
Julien, mon premier rire, lors de l'installation dans les chambres. Il est, bien entendu, logé avec les boys, dans un couvent miniature – le couvent de la petite fleur – à 1km et demi, de l'autre côté du village qui borde l'internat. Julien, dans la chambre jonchée de brindilles et d'insectes morts ou vivants a le réflexe suisse : il empoigne le balai – fagot de longs brins de paille-jonc secs et, méticuleusement, balaie le tout. Sous les lits, autour des lits, à 4 pattes, soigneusement, il balaie, sur les côtés, près des portes, près des douches (quel luxe!). Comme la ramassoire n'existe pas ici, il réunit précieusement le tas contre la paroi. Heureux, Julien, bon travail, la pièce est nickel (ruppie!). Djibril qui partage la chambre avec lui entre. Toujours proche des 30 degrés. Chaud, lourd. Heureusement, le luxe va jusqu'à l'équipement, dans chaque pièce, d'un immense ventilateur à large pale, fixé au plafond. Interrupteur. L'hélice est lancée. Et … le tas de Julien s'envole en un léger tourbillon qui virevolte en une danse joyeuse et retombe dans toute la chambre. (Jaspic en rigole encore)
Chaque soir, nous aurons une réunion avec Super Roc pour faire le point sur la journée. A chaque fois, il nous donne des informations supplémentaires sur l'école, sur la campagne, sur l'Inde :
- l'importance vitale d'avoir un emploi. Au pire, il permet la survie, au mieux il apporte de l'argent qui permet l'éducation des enfants. Dans les villages environnant Kandigai, 70% des gens n'ont rien. Pas d'argent par manque de formation et donc, peu d'emploi. Les grandes entreprises qui ont acheté des terrains exploitent les hommes, les femmes et les enfants en leur offrant des salaires de misère durant les périodes où la terre produit. En hiver, il n'y a même pas ce maigre revenu.
En ville, il y a plus d'emploi, des systèmes de transport développés, des écoles à proximité.
A la campagne, en revanche, peu d'emploi, des transports plus rares et les écoles sont souvent loin du lieu d'habitation. L'importance de l'eau est aussi à noter : distribuée dans les bidonvilles lorsque l'eau courante n'existe pas – et donc, rationnée. A la campagne, les périodes de mousson sont vitales pour les cultures et le bétail (quelques vaches, quelques chèvres, des poules), quant à l'eau, elle est souvent impropre à la consommation.
2 récoltes par an si le climat n'est pas trop perturbé. De juillet à septembre et d'octobre à janvier, grâce aux pluies, au soleil et à la chaleur, la terre donne du riz, des céréales, des légumes et des fruits. De février à juin, c'est "l'hiver", la terre repose et il fait sec. Il y a donc près de 5 mois par année sans travail sur les terres. Pas de travail, pas d'argent.
Depuis 3 ans, les pluies sont moins abondantes et les gens craignent ne pas pouvoir faire une deuxième récolte, ne pas être embauchés pour travailler les terres des autres.
L'état a mis en place un système pour assister les plus démunis dans les campagnes. Sous le slogan : 1 kilo de riz pour 1 roupie, il distribue mensuellement – aux porteurs de cartes spéciales 10 kilos de riz, 10 litres de kerosène, 5 kilos de lentilles, quelques kilos de sucre à prix minimum. Mais les corruptions en cascade jusqu'au bout de la chaîne ne permettent pas de garantir le bon fonctionnement de cette distribution.
Pauvreté
C'est ici un de ses royaumes. Omniprésente, elle entache tout de son ombre. C'est l'exploitation programmée par des coutumes religieuses et culturelles. Jaspic, qui lit, juché sur mon épaule se fend d'un rire gras : Faut bien que le 10% de la population puisse continuer d'entasser, de thésauriser, d'accumuler les richesses ! La richesse appelle le luxe et le luxe, c'est bien plus important que les gens. Je l'attrape par la patte. Je me sens des envies de meurtres. Je le relâche, il court se réfugier sur la télé et y entame une petite danse. Super Roc a raison, il ne doit pas être question de charité mais bien d'un devoir de donner pour qu'une moins grande disparité puisse voir le jour.
Superstitions
Vivaces et profondément ancrées. Des signes sur les portes pour éloigner le mauvais œil. Super Roc est formel : le mardi et le jeudi, il peut fermer son bureau car nul ne viendra inscrire son enfant à l'école ce jour-là "mauvais jour pour les affaires !".
Elles paralysent des activités dans les campagnes, en créent d'autres, mais chaque jour est ponctué de signes qui ont leurs significations. Elles peuvent être de sérieuses entraves pour le développement, elles occupent les esprits et les pensées.
Vous l'a-t-on dit?
Alain a bien failli ne pas être du voyage car impossible de retrouver son passeport au moment de l'embarquement. Même chose pour Antoine qui n'avait pas enregistré de bagage (petit sac de 5 kg en tout et pour tout) et n'avait donc pas de carte d'embarquement. S'il arrive à partir, il deviendra le chouchou de tous au moment du retour – quand même, 20 kilos à se partager, pour l'avion, ça vaut son pesant d'or converti en souvenirs divers qui des saris, qui des livres, qui des cartes, qui des colliers, qui des tissus.
Ben moi, je trouve qu'y a des leçons qui ne portent pas leurs fruits… z'êtes fiers de cette consommation ? Ca rassure, hein ? C'est bien, hein ? Z'avez raison, allez ! Encore ! Achetez !!! Jaspic glousse en croquant des biscuits. Gênée, je prends l'air FD (faussement dégagé) de celle qui n'a rien entendu.
Santé
"Tu vas pas en plus parler des petits bobos du groupe? T'as pas regardé les gens, dans les villages, dans les bidonvilles ? Alors, vos petites démangeaisons…." Jaspic se gratte le bout du nez tout en grignotant des graines de grenade qu'Indrani vient de préparer.
D'accord Jaspic. Je vais laisser Manon faire le topo sur le sujet.
Super Roc – Actions
Il gère l'école et l'internat qu'il a développé. Pour les villageois, il nous donne deux exemples :
1) L'épargne. Chaque semaine, qui veut lui remet quelques roupies qu'il conserve et rendra avec une 50% d'intérêt. La somme ainsi reçue permettra un achat plus important. Ce qui lui est remis n'est pas dépensé – avantage – et autorisera un petit mieux ou des économies qui pourront être utiles en cas d'incident, d'accident.
2) Des bourses d'études qu'il peut offrir grâce au revenu des locations des échoppes du village avoisinant qui sont sur un terrain qui appartient à l'Eglise. 10 dollars par magasin et par mois, 50 à 60 dollars par mois en tout qui sont dépensés pour l'orphelinat et pour ces bourses d'études.
Visites
Nous avons rencontré des villageois chez eux, des indigènes aussi. Villages plus ou moins bien organisés (un village peut compter jusqu'à 80.000 habitants). Nous en verrons trois assez "petits" (de 25 familles, 500 âmes pour un autre et un peu plus pour le dernier). Même chose pour les Irulars : quelques familles dans un village et un autre – nettement plus grand. Jaspic, sarcastique, m'a regardé tapoter sur le clavier. D'un bond, il s'assied sur l'écran et commence à se curer les ongles en susurrant que vraiment, c'est une bonne idée d'occuper toute la place...et que, pendant que j'y suis, je devrais raconter le temple de Mourounga..Ah Mourounga, il a tellement aimé ça Jaspic…Du coup, de rage, je ferme rapidement l'écran, l'enfermant du même coup entre le clavier et l'écran. Qu'il y reste !
(pour les photos, comme je n'ai pas trouvé celles de Lara sur l'ordi (je croyais qu'elles y étaient…. et comme j'ai laissé mon appareil à Manon, je n'en ai pas ici – j'espère que Manon a pu s'en prendre des chouettes… je verrai avec Alain ou Indrani demain – ah solidarité, quand tu nous tiens…..). Mince! Jaspic a filé et il a l'air mauvais de celui qui va faire une réflexion drôlement méchante…… attends, je vais le bâillonner…hop! Ouf!
Christine
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